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Noviomagus, entre mythe et réalité

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Dans la « Geographie » de Ptolémée, Noviomagus est la seconde cité des Bituriges  Vivisques avec Burdigala (l’actuel Bordeaux). Les Bituriges  Vivisques occupent un territoire qui couvre l’actuelle Gironde privée du pays de buch et du bazadais, l’Aquitaine s’étendant, elle, de la Loire au Pyrénées. Cette cité, perdue et oubliée pendant des siècles est réapparue dans littérature vers le XVIe siècle. Historiens et archéologues se sont saisi de l’affaire proposant des théories parfois fantaisistes. Désormais, de nombreux facteurs de concordance la positionnerait sur le site archéologique de Brion, dans le périmètre de la commune de Saint-Germain-d’Esteuil.

La cité mythique du Médoc

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La péninsule médulienne, aujourd’hui notre Médoc, a vu sa configuration géographique modifiée en profondeur en 1500 ans. Le retrait du trait de côte et les modifications du lit de la Garonne et de ses affluents compliquent les recherches archéologiques. Et c’est d’autant plus vrai lorsqu’on aborde les périodes les plus éloignées de notre histoire. Aujourd’hui nombre de vestiges ont sombré corps et âme dans les eaux et d’autres ont été enfouis sous des couches de sable ou de limon.

Rapportée par Ptolémée, Noviomagus a été pendant des siècles l’objet de fantasmes chez certains érudits. Porte du monde sur le Médoc, elle développait un commerce florissant avec les autres contrées de l’empire romain. Mais y avait-il vraiment une réalité derrière cela ?

Les ouvrages consacrés au Médoc, à la Gironde ou à l’Aquitaine, ont pourtant mentionné régulièrement cette cité comme une réalité à défaut d’en avoir trouvé des vestiges. Comme pour d’autres mystère, une seule source était à l’origine de toutes ces palabres, mais n’en déplaise à certain, la rumeur était coriace.

A côté des « beaux » parleurs, des historiens plus rigoureux en venaient même à croire que cette cité n’était qu’une chimère et donc le fruit d’une imagination communicative.

Aujourd’hui encore, Noviogamus est très régulièrement rapportée et on peut même en retrouver la références (erronée) dans des ouvrages très récents, tel que le rapport « ITE NATURA 2000 FR 7200703 « Forêt de la Pointe de Grave » » de décembre 2007.

Aujourd’hui, grâce à de nouvelles théories et de nouveaux calculs, le mystère semble s’éclaircir. Beaucoup d’éléments restent à découvrir et son histoire à réinventer.

Histoire des théories sur Noviogamus

La géographie de Ptolémée

Claude Ptolémée est un mathématicien grec qui vivait à Alexandrie. A son époque, cette ville est un centre scientifique important du monde greco-romain. Sa bibliothèque fournit une base de travail à tous ces « scientifiques » qui leur permet de développer leurs propres théories. Autour de 130 de notre ère, Plolémée souhaite mettre à profit toute cette documentation pour faire une cartographie du monde connu. Il va ainsi référencer environ 8000 points de situation, principalement des villes et cités. La méthode utilisée est basée sur des constats de distance entre ces différents points. Ptolémée ne va pas se déplacer dans l’ensemble des territoires pour effectuer lui même ces mesures. Il va par projection et triangulation disposer les cités les unes par rapport aux autres pour obtenir une cartographie conforme à la vision contemporaine des territoires connus.


La carte de l’écoumène de Ptolémée (reproduction)

Si la mention de Noviogamus avait été faite par une autre personne que Ptolémée, c’est probablement avec moins de certitude que Noviogamus aurait été positionnée par les différents compteurs et historiens depuis le XVe siècle. Ptolémée est un cartographe et mathématicien qui est réputé pour la cohérence de ses données. Pour autant quand on prend connaissance de la méthode utilisée pour constituer sa géographie cela a de quoi horrifier les plus rigoureux.

En effet, c’est en collectant des récits de déplacements de point en point que Ptolémée a positionné progressivement (par triangulation) les différents lieux qui composent son document. La méthode reste au final proche de ce qu’on utilise aujourd’hui avec les réseaux mobiles à la différence que les distances utilisées sont plus qu’approximatives (jours de marche, distances approximatives) et parfois même fantaisistes.

Passé ce constat, des travaux récents ont permis d’établir que les erreurs de calcul à prendre en compte sont à chaque fois cohérentes ce qui en font un source de données finalement pertinente (lire plus loin).

Noviogamus voyage sur la côté d’Argent

Entre la citation de ce port rival de Burdigala (Bordeaux) par Ptolémée et les premiers écrits relatifs, Noviomagus a totalement disparu de la tradition orale et des écrits pendant plus de 1300 ans. La cartographie et les recherches menées ensuite jusqu’au XIXe siècle n’ont pas apporté des éléments particulièrement probants. Tout au plus, les suppositions des uns se sont vu confortées par celles des autres pour obtenir au final des conclusions particulièrement fantaisistes.

Les théoriciens qui ont placé Noviogamus sur les cartes sont partis d’un ensemble d’éléments qui leur ont permis de croire en leurs théories. Ainsi les plus rigoureux se sont tenus stricto sensu à la position géographique donnée par Ptolémée sans savoir qu’il y avait une erreur de calcul (voir plus loin). D’autres ont introduit un peu de romantisme en y voyant un port mythique sur la mer et de fait le rapprochant de la côte au IIe siècle, de la disparition de l’île de Cordouan, de l’élargissement du chenal entre l’actuel phare de cordouan et la pointe de Grave ou de toute autre élucubration.

Le récit d’Elie Vinet au XVIe siècle, dans son « L’antiqué à Bourdeaus » qui positionne Noviomagus à proximité de Soulac sera ainsi régulièrement repris. Cette position approximative l’est d’autant plus que depuis sa création Soulac sera déplacée à plusieurs reprises sous la pression des éléments (mer et dunes).

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Basé sur des témoignages souvent plus emprunt de romantisme que de réalité, ce travail a été considéré jusqu’au XIXe siècle comme la probable vérité. Ils firent de Noviomagus une cité romantique engloutie par les flots.

Il faut dire que mises bout à bout toutes ces hypothèses ne pouvaient que conforter ces théories :
– certains vestiges découverts sur la côte d’Argent,
– la présence attestée de ports sur l’Atlantique jusqu’au XVIe siècle
– les déplacements successifs du trait de côte, dont les premiers mouvements significatifs eurent lieu lors du tremblement de terre de 580 et des tempêtes qui s’en suivirent.
– des témoignages identifiant des vestiges antiques engloutis au large (voyageurs et marins)

Si la théorie soulacaise fut la plus reproduite, Noviogamus sera tour à tour positionné au niveau de Montalivet, Lacanau, Macau, Saint-Germain d’Esteuil, Soulac et même à Talmont-sur-Gironde (Site Archeologique du Fâ).

L’abbé Louis Raby qui publie en 1911 « Méteuil ancienne capitale du Médoc » avance plusieurs hypothèses sur l’urbanisme autour du Marais de Reysson. Pour lui, Noviomagus ne devait être qu’un avant port de la « capitale » du Médoc, Méteuil. Méteuil serait ainsi situé sur la route royale (Notre RN215) entre Lespare et Saint-Laurent et Brion à la totale extrémité Est sur territoire de Méteuil. Or aujourd’hui, ce témoignage n’est pas appuyé sur de stricts fondements historiques. L’interprétation de l’Abbé Raby est sur ce point totalement romanesque. La supposée cité gauloise de Méteuil n’est attestée par aucune information historique. Les nombreuses confusions et tentatives d’explications en vue de minimiser la dimension de Noviomagus restent finalement paradoxales puisque dès la fin du XIXe siècle on commençait à associer Brion et Noviomagus. (Lire la Note de présentation et remarques concernant le livre de l’abbé Raby : http://sge.archeohistoire.pagesperso-orange.fr/Autre/noteabberaby.pdf)

Découvertes de vestiges à Saint-Germain-d’Esteuil

Dans ses « chroniques bordeloises », l’Abbé Baurein identifie sur le site de Brion des vestiges antiques mais sans les associer à Noviogamus. L’occupation romaine dans la zone médulienne est attestée et cette découverte ne remettait à rien en question d’autant plus que la présence de Noviogamus près de Soulac était des plus logiques en l’état des connaissances. Il n’est donc pas étonnant que jusqu’au début du XXe siècle aucune autre théorie ne vit le jour à son sujet, les auteurs se contentant de rapporter les précédentes théories sans plus de recherches. Le mythe entretenait un certain romantisme, parfait aux yeux de tous.

Au XIXe siècle, on connait déjà la configuration du fleuve Garonna pendant l’Antiquité. Pour autant on ne fera pas l’association entre les bras du fleuve qui rentrent dans les terres et la possibilité de voir Noviogamus en dehors du trait de côte, vu le positionnement « certain » de Noviomagus sur l’Atlantique.

Leo Drouyn, sera l’un des premier à envisager en 1865 dans sa « Guyenne militaire », la possibilité de voir Noviomagus à Saint-Germain d’Esteuil. Cette présomption restera une vue de l’esprit non étayée par des preuves.

Depuis 1930…

1930, un tournant pour situer Noviogamus

Ptolémée utilise la longitude et la latitude pour repérer les différents lieux. Il utilise une projection calculée à partir de distances au sol et en les divisant par le rayon de la terre. Or, il m’utilisera pas la mesure faite par Eratosthène (vers 220 av JC) mais celle érronée issue de calculs Posidonios (dans ses calculs la circonférence de la terre fait environ 28.000km au lieu de 40.000). Les positions sont donc entachées d’une erreur récurrente mais constante. Donc, cela n’empêche en rien d’effectuer de nouvelles corrélations avec la réalité du terrain.

Jusqu’à 1930, cette erreur n’est pas identifiée et les calculs effectués n’en tiennent pas compte. En utilisant le rayon réel de la terre (et non pas celui utilisé par Ptolémée), Noviomagus se positionne sur un cercle qui passe par Soulac. Elie Vinet au XVIe siècle, repris plus tard par Blaw (dans sa carte de 1650) puis entre autre par Pierre Buffault (1897), estime ainsi qu’il est logique de placer Noviomagus près de Soulac, où par ailleurs la présence d’un port était rapportée.

Mais si la valeur erronée de la circonférence de la terre peut être facilement corrigée, il faut aussi prendre en compte  une erreur supplémentaire du à l’arrondi systématique appliqué par Ptolémée, soit un douzième de degrés (au sol 9,3km en latitude et 6,5km en longitude). Ce qui fait que chaque point d’intérêt doit être cherché non pas autour d’un point mais dans une zone d’environ 60km2.

Les travaux d’André Berthelot en 1930 ont permis de matérialiser les écarts de mesure de Ptolémée par rapport à la réalité. Ce disciple de Camille Julian, qui s’était déjà intéressé à l’histoire du Médoc, met au jour les raisons  pour lesquelles pendant longtemps, Noviogamus a été positionné plus près du trait de côté que de l’estuaire de la Gironde.

Comme l’indique, Jean-Louis Lacroix, président de l’association Archéologique et Historique, dans son feuillet « L’identification de Noviogamus », les calculs qui résultent de la remarque d’André Berthelot permettent de définir un périmètre de présomption pour Noviomagus. Sur la base des distances entre Noviomagus et Burdigala, l’archéologue prend en compte les écarts de distances (10km) et de direction (7°, erreur avérée par les déduction et calculs) pour définir un périmètre réaliste, dans lequel Noviogamus aurait été établi.

La projection de cette zone sur une carte englobe le site archéologique de Brion. Cela augmente d’un coup le cercle de présomption et permet d’affirmer, qu’en état des connaissances, Noviogamus peut être associé à Brion.

Mais dans la construction de la phrase précédente, on peut mesurer au combien cette hypothèse pourrait facilement s’écrouler si dans les années à venir on découvre un autre site majeur dans la dite zone. Reste que la probabilité d’une telle découverte s’annonce faible, sauf si, Oh miracle, la cité de Méteuil est découverte.

Ce que l’on sait de Noviogamus

Leo Drouyn et Camille Jullian ont estimé dès la fin du XIXe siècle que l’association entre Noviogamus et Saint-Germain d’Esteuil était vraisemblable. Les dernières découvertes tendent à le confirmer. Construite au premier siècle de notre ère, Noviogamus fut édifié sur une ile au fond d’une baie (l’actuel marais de Reysson).

Les présomptions sont appuyées par la configuration géographique des lieux qui était idéale. La baie abritée favorisait la navigation et cette enclave dans les terres était judicieuse pour le bon fonctionnement des échanges commerciaux. En outre, comme c’est souvent signalé, l’administration romaine répartissait sur son empire des centres administratifs pour mieux contrôler son territoire. Une implantation à cet endroit était logique.

Les recherches ont permis d’établir que la surface de la cité était de plus de 12 ha. La présence d’un théatre de bonne capacité (environ 3000 places) attestent tout autant son importance.

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Le mystère de la disparition de Noviomagus se nourrit du manque de sources bibliographiques au début du moyen âge. Mais de ce mystère, les archéologues en ont fait une fin tragique. Moins de deux siècles après sa construction, Noviomagus a du progressivement perdre sa population et ne devenir que ruines. Noviomagus ne survivra pas à la transformation du fleuve Garonna et déclinera très vite probablement vers le IIIe siècle. La baie devenue un marais insalubre fera fuir progressivement tous ses habitants. Muet sur Noviomagus, Ausonne, le poète du IVe siècle, donne malgré lui une référence chronologique sur la disparition de la cité, dont il aura surement parlé si son rayonnement était si important.

Encore beaucoup de mystères

Noviomagus est présenté comme un port et à ce jour aucun vestige d’une telle construction a été mise au jour. Des recherches menées entre 2006 et 2008 par Patricia Sibella, archéologue navale et portuaire, avait pour objectif de sonder le périmètre de Brion pour déterminer son emplacement. A ce jour, aucune de ces recherches n’a abouti. Cela reste encore un grand mystère.

Dans l’architecture romaine deux éléments restent déterminants  : la voie d’accès et la fourniture d’eau. Des recherches sur la résistivité du sol menées par Michel Martinaud et Jean-Louis Lacroix ont permis d’avoir des indices concernant la distribution de l’eau mais ici on ne parle pas d’aqueducs immenses mais bien d’une desserte locale. La voie romaine est indéterminée même si on peut parfois imaginer que les pierres sur le chemin qui sort du site (après avoir traversé le petit cours d’eau) peuvent être d’origine romaine. Rien n’est démontré sur ce point.

On peut imaginer (et c’est notre supposition) que des chemins partaient de la levade, la voie romaine qui reliait Bordeaux à la péninsule médulienne. Pour le reste tout reste encore à découvrir sur un site qui garde encore beaucoup de ses mystères.

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BIBLIOGRAPHIE

« L’antiquité de Bourdeaus et de Bourg », 13 avril 1565, Elie Vinet, principal du Collège de Guyenne.
le texte est repris dans plusieurs ouvrages dont :
– « Antiquités et recherches des villes, chasteaux et places plus remarquables de toute la France » André Duchesne (XVIIe)
– « Géographie de la Gaule » de Philippe Monnet, en 1634
–  » Géographie royale » du Père Philippe Labbé
– « Notitia Galliæ » d’André de Valois, en 1646
« Formation et Vie de l’antique paroisse de St-Germain », Abbé Raby

« Variétés bordeloises », Jacques Baurein (1784-86)
« L’identification de Noviogamus », Jean-Louis Lacroix – Association Archéologique et Historique, octobre 1997
« Etude sur la code et les dunes du Médoc« , Pierre Buffault (1897)
rapport « ITE NATURA 2000 FR 7200703 « Forêt de la Pointe de Grave » » de décembre 2007 (http://dune-littorale-aquitaine.n2000.fr/sites/dune-littorale-aquitaine.n2000.fr/files/documents/page/Document_de_reference_G28.pdf).
– Guide Secret de Bordeaux et de ses environs, Naly RazakandraÏbé, éditions Ouest-France, 2012

 

 

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Auteur de l’article : admin

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